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Patrimoine · 14 min de lecture

Comment Courchevel a été _construite_

De la décision du conseil général de Savoie en 1946 de construire une station de ski à cet effet, au langage architectural qui définit encore le village — voici l'histoire de la création de Courchevel 1850.

Aug 2024Courchevel 1850 Editorial

Au printemps 1946, moins d'un an après la guerre, le Conseil Général de la Savoie prit une décision sans précédent dans le tourisme européen : il allait planifier et construire, de toutes pièces, la première station de ski française conçue par l'État. Le site choisi se situait au-dessus du village de Saint-Bon-Tarentaise, sur un plateau exposé au nord, à 1 850 mètres d'altitude — une prairie sur laquelle personne n'avait jamais pensé à construire auparavant.

L'architecte Laurent Chappis, alors âgé de 31 ans, reçut la commande : une station balnéaire entièrement calibrée sur le ski. Pas de village réaménagé, pas d'église sur la place, pas de compromis. Chaque bâtiment serait orienté au soleil, chaque rue s'écoulerait vers une remontée mécanique, chaque hôtel serait situé à moins de cent mètres d'une piste. Chappis passa l'hiver 1946-47 à skis, parcourant la vallée avec un sextant et un carnet, cartographiant les pentes et les vents dominants. Le squelette qu'il dessina cette saison-là – une étoile de pistes convergeant vers un forum central – est l'agencement qui régit encore aujourd'hui le village.

Le Plateau et les Nombres

Courchevel a été conçue comme quatre villages empilés par altitude : 1300, 1550, 1650, 1850. Les chiffres étaient un raccourci de planification qui est resté ; seul le 1650 a depuis retrouvé son nom de village (Moriond), et ce seulement pour le marketing. Les locaux répondent toujours au téléphone avec le numéro.

Le plateau de 1850 a été choisi pour sa fiabilité en matière de neige — il est suffisamment en altitude pour conserver son manteau neigeux de décembre à avril — et pour son orientation. Contrairement à la plupart des villages alpins, qui sont tournés vers le sud et perdent leur neige à midi, Courchevel 1850 est orienté nord-est. Les trois premiers téléskis ont ouvert la veille de Noël 1947.

Le Code architectural

Chappis a insisté sur un matériau de construction unique — pierre locale pour le soubassement, bardage en mélèze au-dessus — et une ligne de toit unifiée, inclinée à 35 degrés. Le code a tenu pendant deux décennies. À la fin des années 1960, l'argent et l'ambition l'ont brisé : les premières tours en béton ont surgi sur la Croisette, le style chalet s'est fragmenté en kitsch tyrolien, et Bernard Tapie a commandé ce qui est aujourd'hui Le Strato.

Les années 1990 et 2000 ont apporté l'ère des Palaces. Les Airelles (1993), puis Cheval Blanc (2006), puis L'Apogée (2013) – chacun une interprétation différente du « luxe alpin », chacun ajoutant un chef et un spa au rituel après-ski. Le plateau Chappis esquissé en 1946 abrite désormais huit hôtels classés Palace, plus que toute autre station de ski au monde.

Ce qui a survécu

Trois choses datant de 1947 perdurent. Le réseau de pistes — toujours tracé autour du Pralong et de la Saulire comme Chappis l’avait imaginé. L’altiport — un ajout de 1962 par son successeur Denys Pradelle, ouvert pour rendre la station accessible depuis Paris en avion léger. Et la règle cardinale : chaque bâtiment est jugé à l’aune de la possibilité de s’y rendre à ski. C’est pourquoi les Palaces bordent le Jardin Alpin et Bellecôte ; c’est pourquoi le village n’a pas de place centrale ; c’est pourquoi, quatre-vingts ans plus tard, Courchevel 1850 ressemble encore autant à un ouvrage d’ingénierie qu’à un lieu.